Bien-pensance, l’insulte politique ultime ?
Les insultes en politique obéissent elles aussi à des modes. Les noms d’oiseau que s’échangent parlementaires dans l’hémicycle et éditorialistes dans les colonnes des journaux, numériques ou papier, varient avec le temps. L’après guerre a connu le célèbre « collabo » employé par certains, alors,que d’autres préféraient le terme de « bolchevique ». Des années soixante-dix à quatre-vingt, l’épithète de « socialo-communiste » a ponctué avec régularité les éditoriaux de ceux qui raillaient le programme commun puis, après l’élection de François Mitterrand, dénonçaient le gouvernement de gauche dont la France s’était dotée.
L’essor des mouvements de lutte contre le racisme, la revendication affirmée de la défense des Droits de l’Homme durant ces mêmes années quatre-vingt ont poussé une partie de la classe politique et médiatique dans l’opposition a renouveler son vocabulaire. La « pensée unique » a fait son apparition, bientôt reprise à gauche de la gauche pour stigmatiser la conversion de la gauche de gouvernement à la social-démocratie, même si en France, cette conversion n’a jamais été clairement énoncée ni même assumée. L’extrême droite et les milieux réactionnaires ont popularisé - avec délices - le fameux « droitdelhommisme ».
De la pensée unique à la « bonne pensée », il n’y a qu’un pas. Et nous voici avec la “bien-pensance” un barbarisme à la consonance suffisamment lourde pour exprimer à la fois son dédain pour le concept, mais aussi son mépris pour celles et ceux qui sont censés la pratiquer. Le mot est rond, on en a plein la bouche et on peut ainsi le cracher à la face de son contradicteur dans un débat.
« Bien-pensance » est ainsi devenue, progressivement, une insulte politique et médiatique. Le bienpensant, souvent confondu avec le bobo est celui qui se soumet à une idéologie décrite comme dominante. Cette idéologie a aussi pour caractéristique de vouloir changer la société, généralement en mal, la poussant insidieusement vers une forme de décadence et de dégénérescence, deux autres termes souvent étroitement liés à la bien-pensance.
Nulle surprise, alors, de voir les tenants d’une société stable, ancrée dans des valeurs anciennes ou traditionnelles, utiliser ce mot à tout va. Eric Zemmour, Robert Ménard, Ivan Rioufol en sont les fers de lance. Ils relaient ainsi les courants de pensées traditionnalistes, réactionnaires ou intégristes (tels qu’ils sont décrits par la bien-pensance) et pointent cette arme verbale vers leurs adversaires, les accusant en fait de soumission et de panurgisme.
Etonnant tout de même de voir les tenants d’un monde qui se doit de revenir en arrière parce qu’il est allé trop loin, utiliser ce concept. Car, alors même qu’ils brocardent à longueur de propos et de colonnes leurs adversaires qu’ils qualifient aussi de « soixante-huitards » ou « post-soixante-huitards », ils se glissent en réalité eux même dans cet héritage. Ils dénoncent la « bonne pensée », se plaçant par là même dans la position du contestataire. Or, c’est justement la notion même de contestation et de refus de l’ordre qu’ils combattent. La bien-pensance n’est que l’intériorisation de la victoire idéologique du mouvement de libération de la société que la génération de mai 68 a opéré dans les sociétés occidentales. S’emparant de la figure du Robin des Bois, ils ne vont en fait pas plus loin qu’une fausse rebellion, une « rebellitude » qui n’ose pas se dire contestation. Contester, c’est approuver la légitimité de la remise en cause de l’ordre ancien qu’ils veulent rétablir.
Bien-pensance, l’insulte suprême des réacs de tout poil (il y en a aussi de nombreux à gauche, autour de Jean-Luc Mélenchon par exemple), n’est au final qu’une tentative d’appropriation des techniques d’agit-prop développées par leurs adversaires. Pour être crédible, l’accusation de bien-pensance devrait s’adosser à un corpus idéologique rénové et en phase avec la société actuelle. Mais comment rénover l’ancien alors même qu’on veut y retourner ? L’emploi de cette insulte n’est en définitive qu’une reconnaissance de la défaite de tous les tenants du « cétémieuhavan » : on ne revient jamais en arrière. Ce cri de rage n’est que l’expression du désespoir face à un monde qui s’efface, regretté mais qu’ils sont incapables de retenir ou de recréer.
