L’imposture des éditorialistes

Ainsi Robert Ménard ouvre un nouveau site : Boulevard Voltaire. Ce site est, selon l’édito de Dominique Jamet, “créé et animé par un groupe de journalistes attachés à leur indépendance, réunis par une commune passion de l’information, de l’analyse, de l’investigation, de la réflexion et du débat.

Les diverses explications sur la conception et le positionnement de “cercle des empêcheurs de penser en rond” du site qui entourent cette phrase centrale ne sont là que pour magnifier cette assertion : sur Boulevard Voltaire, les lecteurs vont être informés. Belle déclaration que voila, à laquelle toute personne éprise de liberté et de démocratie peut souscrire.

Seulement, il y a un problème. Robert Ménard et ses associés n’ont visiblement aucune envie d’informer. Journalistes ? Ils s’en réclament mais ne sont, en fait, pas prêts à se plier aux règles exigeantes de ce métier. Que signifie “informer” lorsqu’on est journaliste ? Aller au fait tout d’abord. Chercher, fouiller, trouver l’information originale. La vérifier ensuite, la croiser, afin de lui donner une crédibilité. Prendre du recul enfin dans sa présentation et rester aussi objectif que possible, cela afin de ne pas mélanger son avis particulier aux faits et ainsi ne pas chercher à influencer le lecteur qui se fera sa propre opinion.

C’est le travail quotidien de milliers de femmes et d’hommes qui travaillent en Free-lance ou dans des rédactions, sur des médias print, audiovisuels ou en ligne. Ces gens sont journalistes parce qu’ils respectent ces règles. 

Ces mêmes règles ne sont pas celles d’un éditorialiste. Ce dernier est payé pour donner son avis, son opinion sur un sujet précis. Il n’informe pas, il commente, il réagit, il débat, il analyse - dans le meilleurs des cas. A la différence du journaliste qui donne les éléments  permettant de se forger une opinion, l’éditorialiste est partie prenante, il n’est pas narrateur, il est acteur.

C’est une noble profession. Risquée aussi, car on prend souvent des coups en s’engageant et en descendant dans l’arène. Mais ce n’est pas la même profession que celle d’un reporter. Les deux sont indispensables dans une entreprise de presse, mais ne sont pas interchangeable. Pas plus d’ailleurs que ne l’est un journaliste et un imprimeur dans le cas de la presse écrite, ou un caméraman dans l’audiovisuel. Tous sont nécessaires, mais chacun fait son job.

Boulevard Voltaire n’est pas un site d’information. Boulevard Voltaire est un site d’opinion. A la lecture des premiers papiers publiés, le ton est donné : chacun a un avis sur le sujet qu’il traite et ne se prive pas de le donner. Le parti-pris est là, évident dès les premiers mots. Quand Robert Ménard traite des Gay Games, il ne replace pas cet événement particulier dans son contexte. Il n’en dresse pas l’historique, ne le compare pas aux autres manifestations sportives du même ordre. Non, il donne son avis. C’est respectable (même si je ne partage pas, loin s’en faut, son regard sur le sujet), mais ce n’est pas de l’info.

Laisser dire les “auteurs” de Boulevard Voltaire qu’ils font du journalisme, c’est laisser dire une escroquerie. Il n’y a pour le moment aucune investigation, pas d’information. Pas de travail journalistique. Boulevard Voltaire n’est pas une entreprise de presse, c’est un café du commerce version haut de gamme avec des noms connus qui viennent tailler le bout de gras et donner leur vision du monde. 

Il est temps de remettre de l’ordre dans notre définition du journalisme et d’une entreprise de presse. Si l’éditorialiste en est une composante appréciée des lecteurs, il doit désormais être clairement séparé du travail en rédaction. Journalistes et éditorialistes ne doivent plus être des professions mélangées, une barrière doit clairement être rétablie, comme cela est de rigueur dans le monde anglo-saxon par ailleurs si décrié.

La confusion actuelle participe au malaise général et à la crise des médias. Comment un lecteur / téléspectateur / auditeur peut-il avoir confiance dans l’information qui lui est fournie quand on ne lui donne plus la possibilité de faire la part des choses et de séparer les faits de l’avis ? Comment peut-il croire le journaliste quand celui-ci se permet d’influencer son opinion au lieu de l’informer sans parti-pris ?

Nous n’accepterions pas qu’un conducteur de bus de la RATP décide tout à coup de vous faire découvrir Paris plutôt que de suivre son trajet pré-déterminé. En aucun cas, nous n’accepterions qu’il se proclame guide touristique. les deux professions sont similaires, transporter des gens, mais n’ont pas le même but.

Nous ne devons pas plus accepter le mélange des genres médiatiques. A chacun son travail. Que Boulevard Voltaire fasse le sien : prendre part au débat, en susciter de nouveaux, et permettre à tout un chacun de donner son avis. Mais qu’il arrête tout de suite de prétendre faire mon métier. Je suis journaliste de profession. Et si je me permets de donner ici mon avis, c’est dans le cadre d’un blog personnel. Pas sur un site que je travestis d’un titre qu’il n’a nul droit de porter.