La révolution Politico expliquée Par Bill Nichols
L’école de Journalisme de Science-Po Paris recevait jeudi 1er septembre 2011 pour sa leçon inaugurale Bill Nichols, Managing Director à Politico. Belle leçon en effet reçue par les étudiants de la rue Saint Guillaume : Politico est en effet le pure player qui est en train de repenser ce qu’est le métier de journaliste et d’apporter sa réponse à la crise que connaissent les médias aux USA et qui touche aussi la presse en France. En un peu moins de 90 minutes, Bill Nichols a exposé les principes fondateurs de ce média nouvelle génération et montré de manière claire quelles sont les différences entre Politico et les autres médias d’information et surtout, certaines des raisons de son incroyable succès.
1/ Un journalisme de niche.
L’information mainstream est traitée désormais partout, du média hyper-local qui intègre quand même de l’actualité nationale au nom d’une couverture totale, aux grands médias nationaux et internationaux dont c’est le cœur de métier. Du coup, La consommation d’une information surabondante et largement normée est plus un « picorage » sur différentes sources que la fidélité à un seul média.
Politico se concentre donc sur quelques domaines correspondant au cœur des intérêts de son lectorat : Politique, Congrès, Présidence. Le but est de devenir le média de référence dans ces domaines. Cuisine, sport, météo n’ont pas leur place sur Politico,
Par exemple, DSK, le tremblement de terre ou l’ouragan Irène ont été de gros sujets d’actualité pour l’ensemble des médias américains, mais pas vraiment des sujets pour Politico, à moins de trouver un angle politique très aigu.
2/ Ne raconter que des histoires intéressantes
Les lecteurs ont, dans un monde connecté, partout l’info qu’ils recherchent. Si un média ne s’intéresse pas à son lectorat et à ce qu’il cherche, ce dernier ira chercher l’information recherchée ailleurs. Les conséquences : penser exclusivité, forme adaptée et ton adéquat. Tout ceci est nécessaire pour se démarquer d’une concurrence excessivement nombreuse.
3/ Un seul staff, pas de division.
Chez Politico, l’actualité est perçue comme un seul grand courant qui est mis en forme différemment selon les supports mais il n’y a pas de séparation entre le Web et le print. Les compétences et techniques doivent être connues de tous . Sans spécialisation sur une plateforme, il n’y a pas de tension au sein du staff. Pas de différence non plus entre les journalistes et les informaticiens et techniciens qui gèrent l’interface graphique du journal : leur travail est central dans la perception du journal par les lecteurs. Donc ils sont intégrés dans l’espace de la rédaction, pas dans un bureau à part. A coté du placard à balais, par exemple …
3/ Speed speed speed
la révolution technologique a fourni aux journalistes les moyens de créer et d’envoyer très rapidement l’info qu’ils ont en face d’eux. L’info doit donc être envoyée now now now à la rédaction. Le cycle de 24h des chaines d’infos en continu a explosé, le vrai rythme : real time. Politico ne se pose pas la question de savoir si c’est bien ou mal, c’est une réalité et il l’accepte et joue selon les règles.
De même, l’info doit être donnée très rapidement au lecteur qui a peu de temps à consacrer à la lecture d’un article. Le mode de fonctionnement d’un journaliste de Politico est donc le suivant : la première version de l’article va sur le Web très rapidement, le journaliste la relaie par des posts sur les réseaux sociaux (comptes Twitter et Facebook de Politico ainsi que les siens). Ensuite, il intègre, si besoin est, les réactions à l’info et les évolutions dans un papier mis à jour ou dans une nouvelle version de l’article.
Cependant, ce n’est pas une raison pour jeter aux orties le process de vérification de l’info : il vaut mieux prendre du retard sur une info que de sortir une grosse connerie.
4/ Reporting reporting reporting
Ne jamais hésiter à fouiller dans les zones bien planquées pour trouver de l’info. Toutes les sources d’infos doivent être regardées. Y compris les informations remontées par les lecteurs et les blogs. Aucune information n’est tabou, à partir du moment où elle fait l’objet d’un travail journalistique et qu’elle rentre dans le scope du journal.
5/ Objectivité.
Il existe un débat portant sur l’objectivité comme valeur essentielle du journalisme aux USA mais à Politico, cette valeur reste centrale. Un journaliste ne doit pas donner son avis sur une info qu’il traite, les éditorialistes font leur job mais un journaliste est là pour rapporter une info. Et donner, le cas échéant, les points de vue opposés.
Pour autant, on doit poser les questions dures (Is Rick Perry dumb ? Une question que le monde politique se posait, l’info devait être traité et pas gardée sous le coude comme une question interne ne concernant que le milieu politique). Les faits, aussi durs ou aussi dérangeants qu’ils soient, doivent être dits.
6/ Exposer le mode de fonctionnement du journal.
Politico a acté le fait que le journaliste et le lecteur sont désormais au même niveau. L’ancien mode « voice of God » n’est plus d’actualité dans un monde médiatique connecté et interactif. Le lecteur a le droit de savoir comment le journal se fait, comment on choisit l’info, comment on choisit l’angle et le ton, et le lecteur a le droit de dire qu’il n’est pas d’accord.
Quand il y a une erreur, Politico explique pourquoi et comment l’erreur a été faite et présente ses excuses aux lecteurs. Cette démarche de transparence et d’humilité a été bien reçue par le lectorat.
7/ Journalism is a for-profit industry.
Pour Bill Nichols, on ne fait pas un journal ou on ne devient journaliste sans penser à l’argent : qui paie, qui fournit l’argent pour faire ce métier. Conséquence : le « business side » de Politico a une place à la conférence de rédaction et l’éditorial écoute : cette histoire est-elle intéressante, va-t-elle générer du trafic ? Ramener de la pub ? Cette écoute est constante même si les services marketing et publicitaires ne prennent pas les décisions de mettre telle ou telle info en Une, ou de censurer telle actu.
De même, toutes les techniques permettant de correctement écrire un article Web (SEO, tags etc), sont intégrées dans le travail d’un journaliste. Le référencement optimal d’un article est un objectif majeur.
Bill Nichols a développé en fin de conférence quelques points qui méritent d’être attentivement étudiés car ils font partie des interrogations que se posent actuellement à peu près tous les médias.
L’info payante sur le Web.
Sur trois sujets (technologies, santé, énergie) Politico a développé une partie payante, Politico Pro. Ces infos sont utiles à une partie du lectorat de Politico qui est prête à payer pour de l’information de qualité dans ces domaines. De plus en plus les médias se posent cette question : cette info ne peut pas être gratuite, les gens sont prêts à payer pour l’avoir. Le tout est de savoir ce qu’on met derrière le « paywall » donc de déterminer ce que les gens sont prêts à acheter et combien ils sont prêts à payer.
Remise en question et Improvisation
Une des clés du succès de Politico, à coté du fait de se poser de bonnes questions et de ne pas être auto-complaisants, c’est aussi de garder la capacité de faire de l’impro et de considérer par exemple qu’une histoire de nounou peut faire une bonne histoire. Toujours considérer ce point : qu’est ce qui fait une vraie bonne histoire pour le lecteur, qui est le lecteur, qu’est ce qu’il aime, qu’est ce qui le fait revenir au journal ou au site web.
Buzz initial
Politico a d’entrée de jeu utilisé des signatures, des journalistes avec une réputation bien installée dans le monde des médias politiques afin de faire remarquer le journal d’entrée de jeu. Ce qui a marché ! Cela a rapidement installé la marque Politico dans l’esprit des gens. Combiné avec le fait que Politico cassait les codes de la profession, cela a créé une curiosité, une envie de savoir ce que ce media avait dans le ventre.
Bref, une vraie leçon de réinvention d’un métier aujourd’hui sur la sellette, couplé avec une vision innovante et pleine de réalisme de ce qu’est un média à l’heure de la connexion permanente. Une leçon que devraient méditer la presse française.
