Redécouvrons le passé de Constantinople et de son grand port, bâti par Théodose sur la rive sud de la ville, directement ouvert sur la mer de Marmara.

La décision de construire une liaison ferroviaire entre les deux rives du Bosphore, le projet Marmaray, a permis de redécouvrir cette infrastructure majeure de la Constantinople antique, enfoui sous la ville actuelle. En effet, la perte de l’Egypte dès le 7eme siècle coupe la capitale de l’empire romain d’orient de sa source de blé. Moins de nourriture, moins d’habitants, moins de commerce, un besoin d’installations portuaires qui se réduit. De plus, le port est installé à l’embouchure d’un cours d’eau qui progressivement l’emplit d’alluvions. A la conquête ottomane au 15e siècle, ce port n’existe déjà plus.

Le programme de fouilles archéologiques permis par la création de la future station d’interconnexion de Yenikapı a mis au jour près de 40 épaves très bien conservées, des squelettes animaux et humains, des objets de la vie quotidienne, simples ou précieux, des habitants de la capitale impériale. 

Cette histoire, bien qu’éloignée de nous, occidentaux, dans le temps et l’espace, est très importante pour nous. Constantinople et son empire fait partie de notre passé commun, sa vie, sa grandeur, son déclin, sa chute finale ont marqué l’histoire européenne et occidentale. Par bien des aspects, l’empire byzantin fut notre contact avec le monde arabo-musulman et notre compréhension de cette culture majeure reste marquée par la vision byzantine, mélange de compétition et de coopération (controverse iconoclaste, période des croisades) , illustrée par les conflits militaires et les échanges culturels et commerciaux. 

Ce port est une fenêtre ouverte sur notre passé lointain et intéresse les deux mondes. Comme souvent, en Turquie.

La machine d’Anticythère, un mécanisme astronomique en bronze conçu et fabriqué par les grecs du 2nd ou du 1er siècle avant notre ère. Son analyse par une équipe d’archéologues et de scientifiques mathématiciens afin de la comprendre a permis de mieux saisir toute la complexité technologique de cette formidable invention. Elle a aussi conduit à repenser les capacités du monde grec et hellénistique qui ont, à leur époque, initié et vécu un véritable bouleversement du monde, semblable à la révolution industrielle européenne des XVIIIe et XIXe siècles.

Ce documentaire plutôt bien foutu retrace toute l’histoire archéologique de la machine d’Anticythère et l’enquête scientifique menée pour en percer les secrets. 

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est de découvrir à quel point les grecs antiques avaient déjà la capacité de transcrire leurs observations du monde en outils mathématiques afin de pouvoir anticiper l’avenir. En un sens, cette machine est une calculatrice, elle permet, à partir d’une position donnée, de prévoir les mouvements d’une partie des astres dans un avenir plus ou moins proche. C’est sans aucun doute le plus ancien “ordinateur” connu au monde. 

Car les grecs n’étaient pas que des artistes géniaux, leur culture a donné naissance aux premiers ingénieurs et traités de mécanique. Ctésibios, Philon de Byzance et Héron d’Alexandrie ont créé le piston, la clepsydre, compris la puissance motrice de la vapeur et inventé la pompe. Et comment ne pas parler d’Archimède ? Pi, le principe du levier, les miroirs solaires, ce génie de l’antiquité avait l’envergure d’un Léonard de Vinci. 

La question qui s’ouvre, dès lors qu’on comprend les capacités de la culture hellénistique à concevoir une technologie et inventer des outils mécaniques sophistiqués, est la suivante : pourquoi la révolution industrielle n’a-t-elle pas eu lieu au tournant de notre ère ? Je n’ai pas la réponse à cette interrogation fabuleuse, mais mon regard se porterait naturellement vers deux facteurs : Rome et l’esclavage.

Rome parce que cette culture “grecque” atteint son apogée technologique alors qu’elle se meurt politiquement dans des divisions sans cesse plus dérisoires et en même temps meurtrières. Rome est la puissance émergente, l’étoile montante de ce bassin méditerranéen et si ses habitants sont attirés par la sophistication de la culture hellène, ils éprouvent en même temps un certain sentiment de supériorité, voire de mépris pour ces grecs qui ne savent plus rien faire proprement. Rome est en train de bâtir son monde, créer sa propre technologie d’infrastructure, ce qui se passe dans les “centres de recherche” d’Alexandrie ne l’intéresse pas franchement.

L’esclavage est peut être aussi une bonne raison pour comprendre cette révolution technologique avortée. Pourquoi en effet se creuser la tête à inventer des machines qui facilitent le travail humain s’il y a des esclaves qui font ce travail pour vous ? Le monde antique avait ses propres machines, des machines biologiques, humaines comme animal. Et, vu l’ampleur des réalisations de ce monde, le muscle humain est capable de faire énormément de choses. Pourquoi alors inventer la machine et développer la puissance de la vapeur ?

Il y a peut être d’autres raisons. Je n’ai pas assez creusé le sujet. Mais il est sûr que la machine d’Anticythère est fascinante à plus d’un titre : elle nous dévoile un visage encore mal connu du monde antique, et elle nous ouvre des portes sur ce qui aurait pu être.  Belle histoire, non ?